Lorsqu'on évoque l'histoire de la sucrerie de Francières, l'occasion est donnée de parler du système social qui a longtemps dominé, surnommé « le paternalisme » ou le « patronat chrétien ».
Les témoignages des très anciens évoquent « le bon temps » mais peut-être n'est-ce que le souvenir de leurs années de jeunesse.
Cette période n'est valable grossièrement que jusqu'à la guerre de 1939.
On ne sait rien sur la vie locale avant la période Benoit.
Sous Druelle et les plus anciens, on ne peut s'imaginer la vie dans une industrie que par des études généralistes sur le monde ouvrier et celui de la campagne.
Selon M. Besse, il aurait eu une école en 1876, mais elle a dû être éphémère ou n’a pas existé.
Sinon les enfants et les habitants devaient par tout temps, gagner le village à 3 km.
Nous savons aussi qu'il existait une auberge en face de la sucrerie, sans doute pré-existante à celle-ci.
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Qu’entend-on par « paternalisme » ?
De ce temps, le syndicalisme et les lois sociales n'existaient pas ou peu.
Chaque industrie vivait en circuit fermé. Partout en France, le patronat veillait à la subsistance et à la fixation de son personnel.
Que ce soient les mines, les aciéries etc., on construisait autour de l'usine maisons ouvrières, écoles, hôpitaux ou dispensaires.
On veillait à la vie collective : cantines, fêtes, équipes sportives.
Le capitalisme n'était pas encore celui de nos jours. C'était en général la même famille qui était propriétaire de l'activité. Ce n'était pas encore « les fonds de pension » qui déplacent leurs placements au gré de la rentabilité ou de la spéculation du moment.
On ne délocalisait pas les productions.
Même si l'on avait besoin d'un apport de capitaux pour une modernisation et un accroissement de production inéluctables, les actionnaires pouvaient renoncer une année voire plusieurs années au versement d'intérêts. On l'a vu plusieurs fois dans l'histoire de la SDF, même si les investisseurs faisaient partie des banquiers établis.
Les mentalités étaient bien différentes. On n’a jamais vu à Francières un propriétaire ou un directeur partir avec un parachute doré. Les Crespel-Delisse, Bachoux et autres sont partis en état de faillite personnelle, mais la sucrerie a continué à fonctionner. |
La spécificité de Francières (et sans doute d'autres établissements en métropole), était la notion chrétienne du devoir du patron.
Même si le logement patronal regroupant l’ensemble de la famille était de « bon aloi », même si le personnel domestique était nombreux, la vie y était relativement simple au milieu de l'usine et de son personnel. Rappelons l'anecdote de l'ouvrier demandant à M. Benoît une augmentation de salaire et qui s'est vu répondre :
« Votre femme porte des bas de soie, la mienne porte des bas de coton ».
C'était pour ces patrons une responsabilité et un sentiment de devoir accompli, un peu comme le système de la « gens » romaine. Dans celle-ci, la famille patronale englobait les serviteurs, les affranchis, les esclaves. Et il fallait leur faciliter la vie et veiller à leurs besoins essentiels.
Rappelons aussi qu'avant-guerre, la majorité de la population était pratiquante de la religion catholique.
Consciemment ou non, la direction en retirait un avantage. Fixation du personnel, renouvellement assuré par ses enfants, connaissance profonde permettant des progressions de carrière interne.
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N'oublions pas aussi que les postes à la sucrerie étaient en ces temps rudes, recherchés. Même si la vie y était dure en durée de travail et en pénibilité des tâches, elle restait meilleure en dureté et en salaires, que celle des ouvriers des mines, des aciéries et des ouvriers agricoles.
Tout le monde y trouvait son compte.
Logement, jardin potager, distributions gratuites diverses (sucre, blé, charbon, lait etc.). Trousseaux aux naissances et même cercueil au décès.
Sans parler de l'école, de la chapelle, des fêtes collective locales laïques (fête annuelle, choule) ou religieuses. Activités théâtrales, cinéma, sorties à Paris ou en pèlerinage, matchs de foot et course cycliste…Même une unité de pompiers pouvant intervenir au dehors.
Tout était organisé, nous l’avons déjà dit, y compris la promotion interne et l'avenir professionnel des enfants.
En cas de maladie, de naissance, le « patron-protecteur » emmenait les patients à l'hôpital ou véhiculait le médecin
Cette tradition de père en fils s’est en fait arrêtée à la dernière guerre. Assistanat dans tous les domaines et organisations sociales vont être bouleversés. |
Les premiers mouvements ouvriers de la période 1936-1937 et les premières modifications des règles du travail ont peu bouleversé les relations à Francières.
Les syndicats en général, y compris Francières, n'étaient pas encore « internes » et ne pouvaient agir que de l'extérieur par des mouvements de masse souvent réprimés d'une façon brutale voire sanglante par les forces de l'ordre et l'armée.
À la S. D. F. il y eu peu de troubles. C'est en fait la règle des 3x8 qui a entraîné des rouspétences, une partie du personnel préférant travailler 12 heures et donc gagner plus. Il y a eu quelques démissions.
Une première tentative de création de syndicat par Clément Ruffin, chef maçon, a été repoussée par M. Benoît. Ruffin a été licencié pour un motif inconnu pour être réintégré plus tard.
Une convention collective a été signée par M. Benoît avec Saint-Leu, Tricot, Saint-Just et Bresles. Mais il ne l'a pas appliquée à Francières alors qu'il était président de la Chambre Syndicale des Sucriers.
Comme toujours, une partie du personnel hésitait entre la sécurité du travail, les avantages du paternalisme, la peur de l'aventure et d'autre part celle de la quête des augmentations de salaires, de la liberté ou de l'autonomie, de la reconnaissance du travail, des promesses de bonheur accompagnées de grèves. |
M. Besse a écrit qu’en réaction aux mouvements ouvriers, se sont opposés les « Croix de Feu ».
(Croix de feu ou Parti Social Français, il était formé d'anciens combattants nationalistes dirigés à ce moment par le colonel de La Roque et comptait 400 000 adhérents. Ce mouvement restait légaliste et s'était opposé au putsch de 1934 et à la prise de pouvoir par l'armée.)
Mme Benoit dans ses souvenirs dit avoir assisté à la réunion des Croix de Feu de Compiègne.
Et, sans doute à l'initiative de M. Benoît, un meeting eut lieu à la Sucrerie. Il s'est tenu dans la cour derrière la distillerie 1880. Les orateurs ont harangué les ouvriers du haut d'une passerelle mais sans résultats probants ( Jacques Beaufils).
La « mentalité » du personnel et des habitants du hameau n'a pas été altérée.
Survint la guerre, les restrictions (qui ont perduré jusqu'en 1951), les prisonniers et le S. T. O., la libération et l'épuration, les désastres du territoire et la longue période de reconstruction.
Mais aussi les tentatives de prise en main du parti communiste à l'issue de la Résistance, les grandes grèves de 1948 réprimés par l'armée, la difficile réintégration des prisonniers…
La rupture de l'équilibre social précédent est nette. |